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Dernier tour de piste (2/3) : Cédric Sorhaindo, le guerrier de l’ombre

Le temps finit toujours par rattraper les sportifs, même les plus grands. Cette saison, quatre figures du handball s’apprêtent à refermer le chapitre le plus important de leur vie : celui de joueur professionnel. Dans notre série « Dernier tour de piste », ils reviennent sur leur parcours, leurs sacrifices et les souvenirs qu’ils emporteront avec eux. Deuxième arrêt avec Cédric Sorhaindo, ex pivot de l’équipe de France. Mais derrière l’impressionnant palmarès se cache surtout l’histoire d’un homme qui n’a jamais cessé de se battre.
De la Martinique à Barcelone, des titres mondiaux aux salles de deuxième division, le pivot français a construit sa carrière loin des projecteurs. Son maître mot ? Le travail. À La Trinité, en Martinique, rien ne destinait le jeune Cédric Sorhaindo à devenir l’un des pivots les plus titrés de l’histoire du handball français.
Enfant, il cherche simplement une activité sportive. Le football et le basket attirent son regard, mais c’est finalement le handball qui capte son attention. Plus que le jeu lui-même, c’est l’atmosphère qui l’impressionne. « Je me suis toujours identifié au processus. Je regardais les joueurs s’entraîner toute la semaine, courir entre les bâtiments. Voir tout ce travail pour arriver jusqu’aux matchs et la joie que cela leur procurait, c’est ce qui m’a donné envie de faire du handball », explique-t-il aujourd’hui.
Cédric Sorhaindo a été écorché par la vie. Opéré des deux tibias à l’âge de trois ans, il grandit avec des complexes et subit parfois les moqueries. Des blessures invisibles qui forgent peu à peu son caractère. « Il y a des choses qui laissent des traces. J’ai toujours gardé beaucoup de choses pour moi. »
Le capitaine emblématique des Bleus s’accroche. Tel un animal blessé, il refuse de céder. Pour avancer, il s’appuie sur une métaphore qui l’accompagne depuis des années : celle des deux loups qui cohabitent en chacun de nous. L’un se nourrit de positivité, l’autre de négativité. « Pendant une grande partie de ma carrière, j’ai appris à me nourrir de ce second loup. Pour repousser mes limites. Ne jamais abandonner », confie-t-il.
Tout commence au collège, à 14 ans. Un professeur d’EPS, Denis Peter, lui ouvre les portes du handball scolaire. Sans le savoir, cet enseignant, aujourd’hui retraité, ouvre la voie à l’une des plus grandes carrières du handball français. Le reste appartient à l’histoire.
Quitter l’île pour se construire
Après des débuts à La Gauloise de Trinité, en Martinique, il quitte son île à 17 ans pour rejoindre la métropole. Un départ précoce qui aurait pu effrayer plus d’un adolescent. Pas lui. « Le handball m’a offert une porte de sortie. Partir en métropole m’a permis de dépasser mes traumas et de construire mon propre chemin. »
Le handball devient alors bien plus qu’un sport. Il représente une opportunité de découvrir le monde et de dépasser les limites que certains avaient pu lui fixer.
D’Angers à Toulouse, en passant par Paris, Barcelone, Bucarest puis Istanbul, Sorhaindo ne cesse d’avancer. Avec toujours la même philosophie : ne jamais regarder trop loin devant. « Je ne me suis jamais focalisé sur le résultat. Ce qui m’intéressait, c’était le processus. »
L’homme des valeurs
Au fil des années, cette obsession du travail devient sa marque de fabrique. Alors que beaucoup retiennent ses titres, lui préfère évoquer autre chose. « Depuis 2004, je n’ai jamais raté deux semaines d’entraînement consécutives. »
Champion du monde, champion olympique, champion d’Europe, vainqueur de la Ligue des champions à plusieurs reprises avec le FC Barcelone, Cédric Sorhaindo a tout gagné. Pourtant, il refuse toujours de réduire son parcours aux médailles. « Mon plus grand accomplissement, ce n’est pas un titre. C’est d’être resté moi-même. »
Cette fidélité à ses valeurs se retrouve dans l’un des épisodes les plus marquants de sa carrière. En 2012, lorsque le PSG est relégué en deuxième division, il aurait pu rejoindre un grand club européen dès l’été. Il choisit de rester. Par loyauté envers ses coéquipiers et envers un club qu’il refuse d’abandonner dans la difficulté. « Je ne voulais pas avoir ce sentiment de non-accompli. »

Barcelone, le tournant d’une vie
La Catalogne a changé la vie de l’ex-capitaine des Bleus. Le 1er janvier 2010, il arrive à Toulouse comme joker avant que son épopée barcelonaise ne débute l’année suivante. Son départ de la France ? Il s’en souvient comme si c’était hier.
« Sur toute la route entre Toulouse et Barcelone, j’écoutais du Christophe Maé et je pleurais. Quand je suis arrivé à la frontière, je me suis arrêté pour boire de l’eau et je me suis parlé à moi-même. Je me suis dit que, peu importe ce que les gens penseraient, que ce soit un échec ou une réussite, j’aurais déjà gagné parce que j’avais eu le cran de vouloir vivre une histoire internationale. »
Pendant onze saisons en Espagne, le pivot français devient l’une des références mondiales à son poste. Mais au-delà des victoires, c’est sa vie personnelle qui prend une nouvelle dimension. C’est en Catalogne qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme. C’est là aussi que naissent ses enfants. « Barcelone a façonné l’homme que je suis aujourd’hui. »
Dans l’ombre des stars médiatiques, il s’impose comme un leader respecté. Un joueur indispensable. Un relais entre les générations. Un rôle qui lui ressemble et qu’il n’aurait changé pour rien au monde.
Le protecteur des Bleus
En équipe de France, Sorhaindo n’a jamais cherché la lumière. Sa première sélection, en octobre 2005 contre l’Espagne, reste un souvenir intact. À l’époque, le jeune Martiniquais découvre un vestiaire rempli de joueurs qu’il admirait. Quelques années plus tard, il devient à son tour une référence. Pas seulement pour ses performances. « J’aimais protéger les autres. »
Le Martiniquais n’était pas le plus grand amateur des conférences de presse. « Lorsque tout se passait bien, je n’avais pas envie d’aller voir les journalistes. Je préférais laisser la lumière à mes coéquipiers. Par contre, quand il y avait des problèmes, là, je n’avais aucun mal à y aller. »
Au sein des Bleus, il développe une relation particulière avec Nikola Karabatic. Une fraternité construite dans les succès comme dans les moments difficiles. Lorsqu’il intègre le Hall of Fame du handball français en 2023, ce sont d’ailleurs les visages de ses anciens coéquipiers qui lui reviennent immédiatement en tête. « J’ai pensé à toute ma génération. »

Un nouveau défi
Comme Valero Rivera et tant d’autres, Cédric Sorhaindo a longtemps refusé de penser à la fin. Pourtant, l’heure est venue. Le 31 mai 2026, à 41 ans, il dispute le dernier match de sa carrière. Un dernier match remporté 38-32 contre Bursa, un dernier tour de piste.
Depuis plusieurs mois, il prépare sa reconversion. Diplôme d’entraîneur qu’il devrait obtenir courant juin, réflexions personnelles, échanges avec d’anciens joueurs : rien n’est laissé au hasard pour l’homme au palmarès de plus de 75 titres.
Son avenir s’écrira toujours dans le handball. À Bucarest, un club dans lequel il a joué 2 saisons, il devient team manager du champion de Roumanie. Un rôle central dans l’organisation sportive et dans les relations du club, notamment avec la fédération roumaine.
Après avoir accompagné les plus jeunes sur le terrain pendant des années, il continuera à transmettre ce qui l’a guidé tout au long de sa carrière : le goût de l’effort, le sens du collectif et la capacité à se relever. « Le meilleur trophée que j’ai gagné, c’est l’homme et le père que je suis devenu. »
Le 31 mai 2026, Cédric Sorhaindo a quitté le terrain pour la dernière fois. Derrière lui, des dizaines de titres, des milliers d’entraînements et une carrière que peu de joueurs peuvent égaler. Mais au moment de tirer sa révérence, c’est moins le palmarès que le parcours qu’il choisit de retenir. Car chez "Tchouf", l’essentiel n’a jamais été la destination, mais le chemin parcouru.
Ilann Thuel
