JO 2016 (F)

Mais qui es-tu vraiment, Yevgeny Trefilov?

Trefilov

Jewgeni Wassiljewitsch Trefilow. Ou Евгений Васильевич Трефилов, dans sa langue natale. A 60 ans, l’entraîneur emblématique de l’équipe de Russie disputera face à la France la deuxième finale olympique de sa carrière. Connu pour ses temps-mort animés, le sélectionneur russe est l’une des plus grandes figures du handball féminin russe et international encore en activité. Comment Yevgeny Trefilov en est-il arrivé là ? Qui est-il vraiment ? Retour sur un parcours jonché de succès.

Une carrière de joueur anecdotique avant des débuts d’entraîneur réussis

Petit retour en arrière tout d’abord. Yevgeni Trefilov – nous l’appellerons comme ça pour simplifier les choses – est né le 4 septembre 1955 à Beslesny, dans la région de Krasnodar, à quelques encablures de l’actuelle Ukraine.  Il débute son histoire d’amour avec le handball à 15 ans au club de Krasnodar. A son palmarès de joueur, le natif de Beslesny ne compte pas grand chose. Tout juste une médaille de bronze obtenue avec la Russie lors des Spartakiade de 1983, sorte d’immense Jeux de l’URSS réunissant des milliers d’athlètes venus des quatre coins de l’empire soviétique. En parallèle de sa carrière, le natif de Beslesny passe son diplôme de l’Institut d’État de la culture physique, à Krasnodar.

1984, début de carrière d’entraîneur

Maximov

Maximov aussi, aimait bien gueuler de temps en temps. Crédit photo : sport-express.ru

C’est en 1984 que Trefilov prend pour la première fois les reines d’une équipe féminine : le Kuban Krasnodar. Ses résultats sont alors tout à fait honorables puisqu’il termine second du championnat soviétique deux fois de suite en 1987 et 1988, remporte le titre national en 1989 puis quitte son poste fin 1990 sur une troisième place.

Après deux ans passés sur le banc de Volgograd, Trefilov devient l’adjoint de l’équipe féminine russe en 1993. Il reste en poste deux ans avant de prendre les commandes de la sélection junior. Lors des championnats du monde 1996, il hisse son équipe à la troisième place du podium. C’est la première médaille décrochée par le handball russe féminin sur la scène internationale depuis l’éclatement de l’URSS. Un an plus tard, il devient l’entraîneur adjoint de l’équipe russe masculine du mythique Vladimir Maximov. Ensemble, ils vont chercher la médaille d’or lors des mondiaux 1997, au Japon. De retour au pays, il est décoré de la médaille de l’ordre du mérite pour la patrie par le gouvernement de Boris Eltsine.

Dès 1998, Trefilov fait de Togliatti l’anti-chambre de la sélection nationale

trefilov

Trefilov, il y a quelques années, en mode BG.

Un an plus tard, Trefilov est nommé entraîneur de l’équipe féminine nationale. A l’époque, dans la cour des grandes, la Russie n’a plus rien gagné depuis 1990 et un titre de champion du monde, à l’époque encore de l’URSS. En parallèle, le technicien entraîne l’AdyIF Maikop qu’il emmène chercher la troisième place du championnat russe. Cette double casquette, Trefilov a toujours tenu à la garder, encore aujourd’hui. En 1999, il prend les reines du Lada Togliatti, club crée un an seulement auparavant mais tout juste promu en Super League, la première division russe.

Le club n’est composé que de jeunes joueuses du pays, extrêmement prometteuses. Très vite, Togliatti devient le club phare de Russie sous la houlette de Trefilov. Il devient même une sorte d’anti-chambre de la sélection russe. En 2001, le club termine second du championnat. De 2002 à 2006, le club remporte cinq championnats nationaux.  En 2002 également, Togliatti remporte la Coupe des Coupes contre la formation roumaine de Valcea en finale. En 2006, lorsque Trefilov quitte le club, Togliatti vient de remporter sa première coupe nationale et a déjà disputé quatre Ligues des Champions en accédant à deux reprises aux quarts de finale.

Premiers titres avec la Russie

Lada

Tout roule avec Lada.

En parallèle de cette razzia nationale, Trefilov continue d’officier sur le banc russe. Sur la même période, de 1999 à 2006, la Russie remporte deux championnats du monde (2001, 2005) et termine vice-champion d’Europe (2006), la première breloque remontant à 2000 avec une troisième place décrochée lors du championnat d’Europe.

En 2001, lors du titre de champion du monde décroché par la Russie en Italie, six des joueuses évoluent sous l’ordre de Trefilov à Togliatti : Natalia Goncharova, Anna Kareeva, Elena Parshkova, Irina Poltoratskaya, Oksana Romenskaya et Inna Suslina. Cette tradition a toujours perduré par la suite, y compris dans les sélections jeunes et juniores du pays bien qu’aujourd’hui, Rostov-Don et Astrahnochka complètent le tableau.

En 2003, par exemple, lorsque la Russie remporte le championnat d’Europe U18 puis U19 un an plus tard, on trouve Irina Bliznova, joueuse de Tolgliatti et aujourd’hui pilier de la sélection nationale. En 2005, lorsque la Russie remporte le mondial U20, on trouve également Polina Vyakhireva, époustouflante sur son aile depuis le début des JO. Ces deux joueuses, Trefilov leur avait également déjà fait confiance, lors du mondial 2005 avec également Ekaterina Marennikova, aussi, désormais une des joueuses les plus expérimentées du collectif russe à Rio. Lorsque la Russie remporte le championnat du monde 2005, sept des joueuses jouent également au Lada Togliatti avec Trefilov.

L’interlude Zvezda Zvenigorod

Trefilov Zvezda

Pas de danse avec Zvezda.

De 2006 à 2011, Trefilov déménage dans la grande banlieue de Moscou pour entraîner le Zvezda Zvenigorod. Ce club, fondé en 2002 à l’initiative de la Fédération Russe devait être le fleuron du pays et la place centrale du handball féminin en Russie. Lorsque Trefilov arrive, l’équipe devient redoutable, avec entre autres, Jelena Poljonowa, Oksana Romenskaja ou Natalja Shipilowa et Ekaterina Andryushina, la Messine d’adoption. En 2007, il remporte le championnat en détrônant Togliatti et gagne la Coupe EHF. En 2008, le club connaît la plus saison de son histoire et Trefilov y remporte la Ligue des Champions.

Un peu plus dans l’ombre pour la première fois depuis sept ans, Togliatti continue cependant de former la jeune garde russe de demain. Dans ses rangs par exemple, Ekaterina Ilina, époustouflante de mental face à la Norvège, remporte le championnat U18 avec la Russie en 2008. Mais, à ce moment, la grande majorité des internationales évoluent au Zvezda Zvenigorod.

Pendant ces cinq ans, Trefilov remporte, avec la casquette de sélectionneur de la Russie, deux championnats du monde (2007 et 2009), une médaille d’argent aux JO de 2008 et une troisième place la même année aux championnats d’Europe (2008).

Un nouveau départ

Trefilov entrainement

Trefilov dirige ses troupes

Après une saison décevante, Trefilov retourne à Togliatti à l’été 2011. Il hisse le club à la deuxième place du championnat la saison suivante et remporte la Coupe EHF en 2012. Cependant, l’équipe nationale de Russie se fait vieillissante sur la scène internationale et les résultats ne sont plus au rendez-vous. Après une décevante élimination en quart de finale des JO de Londres 2012 par la Corée du Sud (24-23), Ievgeny Trefilov est remercié par sa fédération. Il est alors également critiqué par certaines joueuses dont Emilya Turey, triple championne du monde avec l’homme de Krasnodar qui refuse de le rejoindre en club : “un mois avec Trefilov, c’est déjà bien assez” explique-t-elle à l’époque. Un mois plus tard, le technicien est victime d’un infarctus et décide en accord avec son club de se mettre en retrait des terrains.

Mais le handball n’est jamais bien loin. Vitaly Krohin, adjoint de Trefilov a Zvezda et nouveau sélectionneur de la Russie échoue à qualifier le pays au mondial 2013 et la fédération russe rappelle le mythique entraîneur russe pour reprendre les reines de l’équipe. Il accepte cette mission alors qu’il a déjà repris du service au Kuban Krasnodar puis avec Astrakhanochka avec qui il a battu Lada, en finale du championnat cette année.

Un retour gagnant à la tête de la Russie

Trefilov conférence

Trefilov, endimanché, qui explique les objectifs de son équipe

Cependant, dès lors que Trefilov revient sur le banc de l’équipe nationale, les succès s’enchaînent. Il qualifie son équipe pour l’Euro 2014 en Croatie et en Hongrie. Mais avec une équipe mêlant jeunesse et expérience, la mayonnaise ne prend pas tout de suite et la Russie termine quatorzième de la compétition.  Qu’à cela ne tienne, six mois plus tard, les Russes éliminent les Allemandes dans la course à la qualification pour le mondial 2015 au Danemark. Là-bas, l’équipe prouve sa montée en puissance et termine première de sa poule et invaincue devant la Norvège, l’Espagne et la Roumanie, rien que ça. Anna Vyakhiereva, Polina Kuznetcova, Ekaterina Ilina ou Daria Dmitrieva ébouriffent déjà les têtes des cadors de la compétitions. Elle se fera cependant éliminée en quart de finale par la Pologne, l’une des plus belles formations de ce tournoi (20-21). L’équipe, à cette époque, n’a quasiment pas changée depuis trois ans.

Pour se qualifier pour Rio, l’équipe de Russie n’avait pas hérité du groupe le plus facile, loin de là. Chez elles, à Astrakhan, elles accueillent la Pologne, quatrième du dernier mondial, la Suède, bronzée lors de l’Euro 2014 et le Mexique. Trefilov et sa bande croquent en premier lieu la Pologne (27-25), pulvérisent logiquement le Mexique (37-17) puis balaient la Suède (37-29). L’équipe finit meilleure attaque, meilleur défense et avec la meilleure gardienne (Sedoykina) du tournoi. La jeunesse à qui Trefilov faisait confiance depuis le début de son second mandat poursuit sa marche en avant. Les joueuses désormais, sont réparties entre Rostov-Don (6), le Lada Togliatti (5), Astrakhanocha avec Trefilov (3), Zvezda (1) et Luch (1). Les trois premières formations occupant le devant de la scène dans toutes les compétitions européennes dans lesquelles elles participent.

Un changement de comportement

Trefilov a souvent été dépeint par les médias occidentaux comme un tyran en raison de son ton employé et de son attitude en match. Même si, comme dirait Thierry Vincent, “les gens sont effrayés mais ne comprennent rien de ce qu’il raconte“, le nounours n’a pour autant jamais vraiment fait en sorte que cette image le quitte. Pour preuve, en 2012, il avait même été condamné à 30 000 roubles d’amende pour s’être battu à la fin d’un match de championnat avec le coach de Krasnodar alors qu’il entraînait Lada. Cependant, toutes les joueuses ont, depuis son retour, souligné à quel point il était agréable de travailler avec Trefilov désormais.

Trefilov Twitter

Oui, Yevgeny a changé.

Trefilov ne serait donc pas l’ogre que les médias occidentaux ont l’habitude de se faire de lui. A l’issue du quart de finale gagné face à l’Angola, les journalistes de VG Sporten, un média norvégien, se sont ainsi permis de poser quelques questions aux joueuses russes au sujet de leur entraîneur.

Polina Kuznestsova, à qui le journaliste a demandé si Trefilov l’effrayait, a répondu : “non ! Il peut paraître désagréable pour les autres mais Trefilov est un bon entraîneur. On s’est habituées à lui. Vu de l’extérieur, il peut avoir un côté diabolique mais en réalité, il n’est pas comme ça. Il a un bon sens de l’humour et nous aide dans les moments difficiles. C’est vraiment quelqu’un de bien”.

Anna Vyakhireva ajoute : “il a entendu parler qu’on parlait négativement de lui en Europe de l’Ouest mais ça n’est pas vrai. C’est un homme très gentil”.Il n’est donc pas un tyran?” lui a alors demandé le journaliste. “Non pas du tout ! Il cherche toujours à tirer le meilleur de nous mêmes et à nous aider à progresser”.

Trefilov, un ange, vraiment? Dans une vidéo publiée par la Fédération Russe, Trefilov s’explique. Souriant, blagueur, on a du coup, tendance à croire que désormais, ses joueuses disent vrai. Trefilov : “chaque personne garde toujours dans un coin de sa tête ce qu’il a appris, même si c’était il y a très longtemps. Dans le métier d’entraîneur, chacun se rappelle de la façon dont il était entraîné. J’ai probablement été entraîné d’une façon très stricte dans ma jeunesse”.

Trefilov Itw

Trefilov en interview au village olympique, à Rio

Je suis russe, je ne suis pas allemand ! Je ne peux pas être très pointilleux et avoir chaque chose soigneusement rangé de haut en bas, ça ne serait pas moi. En Russie par exemple, on pratique l’auto-dérision. J’ai un exemple : dans quel pays est-il possible de s’arrêter en plein milieu de la route pour aller courir dans les bois? Hé bien oui, c’est ici, en Russie ! Pourquoi ? Car on a vraiment des toilettes de mauvaise qualité, donc ça se fait. Mais on ne fait pas ça dans les autres pays!”

La voix off reconnaît volontiers que Trefilov ne tolère aucune erreur, n’hésite pas à dire ce qu’il pense tout haut, peut entrer dans une colère noire et veut que ses filles soient toujours à 100%. Mais, là encore, le technicien se justifie : “Peut-être que je rouspète mais, à la fin d’un match, si les filles ont amélioré leur niveau de jeu, tout est oublié. Par exemple, à Astrakhan, lorsque nous nous sommes qualifiées pour les Jeux, je me suis levé dans le vestiaire et je me suis excusé auprès des filles car les comparaisons que j’avais pu faire à leur sujet avant le tournoi n’avaient peut-être pas été très flatteuses pour elles ! Mais ce sont des choses qui arrivent“.

Il se lance alors dans une déclaration d’amour à son équipe : “oui, il m’arrive de la critiquer. Mais c’est mon équipe, la mienne. Si je crie, c’est pour que mes joueuses progressent et qu’elles atteignent les sommets (on espère que Dmitrieva a d’ailleurs compris le message ici en TQO). Après notre victoire au mondial 2009, mon équipe m’a offert une montre, que je porte toujours aujourd’hui. J’espère que cet été, j’en aurai une deuxième. Et je crois que c’est la dernière fois que je dis ça. Quoiqu’en août 2020, peut-être que je le dirai à nouveau... (rires)”

A côté de ces belles paroles, il faut savoir que Trefilov a un avis particulièrement arrêté sur le fonctionnement des grands clubs aujourd’hui. Il est profondément opposé au fait que les clubs achètent des joueuses étrangères à tout-va. Il s’est d’ailleurs prononcé publiquement contre la stratégie de Rostov-Don à la suite de l’excellent match de Lunde face à la Russie : “Lunde joue à Rostov. Alors, qu’est-ce que ça veut dire? Qu’elle s’entraîne chez nous pour devenir meilleure, et que derrière, elle nous met la misère avec la Norvège? Cette politique d’acheter des étrangères chaque année n’est pas la bonne“. – Pour lui, il faut que la Russie se batte avec ses armes. “Bien sûr que j’aime les Allemands, par exemple. Mais nous sommes ce que nous sommes. Il faut qu’on progresse nous-mêmes, avant toute chose. Et au fur et à mesure, nous deviendrons meilleurs”.

Les Jeux Olympiques 2016

Russie

La bande à Trefilov est en finale

Vu comme l’une des nations pouvant prétendre à un podium final en début de compétition, la Russie n’a pas traîné pour confirmer ses ambitions. Cinq victoires en autant de rencontres en phase de poule, un match maîtrisé face à l’Angola en quart de finale (31-27) et enfin, cette fameuse demi-finale face à la Norvège.

En conférence de presse d’après-match, à la suite de cet incroyable match remportée par les Russes après prolongations (38-37), Yevgeny Trefilov a commenté : “quelle était ma tactique? Qu’est ce que c’est une tactique? Vous voudriez que je mette un genou à terre, en levant deux doigts en l’air et en expliquant ce qu’est une tactique, comme si j’étais Socrate? Ma tactique à moi, c’est de gagner. De gagner de n’importe quelle manière”. A seize secondes de la fin du temps réglementaire, la Russie était déjà qualifiée grâce à un but de Ekaterina Ilina. Mais, à quatre secondes de la fin, Heidi Loke égalisait pour la Norvège (31-31) et arrachait les prolongations. Un scénario qui aurait coupé les pattes de plus d’une équipe. Pas celles de la bande à Trefilov. “En rentrant dans les vestiaires, les filles pleuraient comme à l’enterrement. Je leur ai demandé : “bah alors, que s’est-il passé?” Elles ont rigolé. Je leur ai dit de faire comme-ci cette victoire n’était qu’une pure coïncidence. Et qu’on allait remettre ça”. Les Russes venaient pourtant de sortir l’un des plus beaux matchs de leur Histoire. Mais pour Trefilov, ce succès n’est pas encore assez.

Depuis la nuit de jeudi à vendredi, Trefilov a été surnommé par les médias russes : le Magicien.

Clément Domas

Son palmarès en chiffres avec la Russie :

4 médailles d’or en championnats du monde (2001, 2005, 2007, 2009)
1 médaille d’argent aux Jeux Olympiques (2008)
1 médaille d’argent en championnat d’Europe (2006)
1 médaille de bronze en championnat d’Europe (2008)

Son palmarès en club sur la scène continentale :

1 Ligue des Champions en 2008 avec Zvezda Zvenigorod
1 Coupe des Coupes en 2002 avec Lada Togliatti
1 Coupe EHF en 2007 avec Zvezda Zvenigorod

Pour lire la présentation de la finale, cliquez ici. Pour l’interview de Thierry Vincent sur la Russie, c’est par là.

HandNews & CasalHand

2 CommentairesPoster un commentaire

  1. Diom - le 20 août 2016 à 08h41

    Très beau portrait! Je suis pas fan de sa façon de s’exprimer, mais chacun ses méthodes, et ça semble fonctionner.

  2. Sasori9 - le 20 août 2016 à 09h36

    Les médias occidentaux présentent toujours la Russie comme un Ours, cruel et diabolique. Héritage de la guerre Froide ?

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